Il est des rendez-vous durs à vivre, parce que je sais que je vais devoir reparler de Rose, de ce qui est arrivé, de notre décision, de mon état.

Et ces rendez-vous me bouffent le moral. Je les anticipe trop, je n'arrive pas à me projeter dans l'explication de ce qui est arrivé. Ma voix se bloque dans ma gorge, je parle dans un souffle, les mots ne veulent pas sortir, je bégaie, j'ai l'impression d'être dans un rêve, dans un cauchemar dont je n'arrive pas à sortir.

Ça m'est arrivé quand j'ai rencontré le médecin du rectorat pour parler de ma reprise. J'étais incapable d'expliquer pourquoi j'étais arrêtée. Elle m'a trouvée trop fragile pour reprendre maintenant.

Ça m'est arrivé quand je suis allée chez l'ostéopathe. Raconter pourquoi mon dos était coincé comme il est, pourquoi toutes ces douleurs, c'était impossible. Elle m'a permis de parler à ma fille absente, de lui dire tout ce qui me restait d'amour à lui dire.

J'ai anticipé le coup de fil pour prendre rendez-vous pour mon expertise médicale dans le cadre de ma demande de congé longue maladie. Je n'en ai pas dormi de la nuit. Les larmes m'étouffaient, la douleur, la tristesse. Savoir qu'à nouveau il allait falloir parler de Rose et de son absence à un inconnu. Et le soulagement quand on m'a donné rendez-vous le 25 février, 3 jours après la date à laquelle Rose aurait du naître. Un coin de ciel bleu. L'envie de croire qu'une fois cette date passée, j'irai mieux, je tournerai une page, celle de ma grossesse inachevée. Ou plutôt achevée trop tôt. La page du temps de Rose. Et qu'ensuite, il ne restera qu'une date à affronter, celle, tous les ans, de la naissance de Rose.

Je sais que je n'ai pas que des dates à affronter, mais j'aime à espérer qu'une fois libérée de mes dates, je pourrai enfin accepter de vivre avec le deuil de mon bébé.

 

Alors je profite du ciel bleu d'aujourd'hui. De cette couleur de fin de journée, si proche de la couleur d'une fin de journée d'été. De ma grande belette qui invente des chansons parce qu'elle est heureuse que son papa fasse de la pizza. De ce moment ce matin où nous nous sommes mis tous les trois à quatre pattes pour ranger la chambre de ma reinette d'amour. De mon amoureux qui s'inquiète et me prend dans ses bras ou m'embrasse la nuque au passage. De la chaleur d'un coup de fil à une amie. De beaucoup d'autres choses dont je ne veux pas encore parler mais qui sont si douces à mon coeur. De ces petites choses de la vie.